Un véritable drame social

Depuis plusieurs mois, le secteur associatif vous alerte à propos des publics concernés par la réforme du chômage entrée progressivement en vigueur depuis juillet 2025. En effet, la réforme du chômage compte des impensés dans le cadre de situations de vie spécifiques. Aux côtés des associations, des conseils d’avis comme le Conseil National Supérieur des Personnes Handicapées (CSNPH) pointaient déjà en 2025 la nécessité de porter une vigilance particulière pour les aidantes et aidants proches dans ce cadre.  

La mission d’Esenca est de défendre et accompagner les personnes en situation de handicap ainsi que les proches, tant à Bruxelles qu’en Région wallonne, indépendamment de leur âge, leur appartenance philosophique. Nous travaillons à mettre en lumière les inégalités structurelles qu’elles subissent. Aujourd’hui, nous déplorons que les aidantes et aidants proches soient les victimes collatérales d’une réforme pensée et appliquée sans prise en compte de leur réalité de vie, de leur investissement aux côtés de leur proche et du contexte sociétal défaillant qui les poussent à devoir prendre en charge une ou un proche par défaut.

Et cette omission n’est pas anodine, car ce sont des aidants, souvent des femmes, qui exercent un rôle d’aide informelle souvent non choisi par manque de réponse structurelle et adaptée. À ce rôle, marqué par l’isolement social, la pénibilité et la précarité financière, s’ajoute une non-reconnaissance de leur statut par le politique, créant un vide énorme qui plonge des milliers d’aidantes et d’aidants dans une situation injuste face à l’exclusion du chômage. Ces personnes ne peuvent objectivement pas occuper un emploi, ou parfois seulement à temps partiel pour concilier leur rôle effectif de jour comme de nuit et leur emploi. Les exclure du chômage, c’est balayer la reconnaissance du réel travail quotidien qu’ils réalisent ; s’occuper d’un proche, très souvent en situation de handicap et/ou en perte d’autonomie.

Cette réforme a été pensée dans une dynamique d’activation de la population, dont les aidantes et aidants proches, sans reconnaitre l’aidance comme étant une contrainte structurelle à l’exercice d’un emploi. Sanctionner aujourd’hui les aidantes et aidants proches qui pallient quotidiennement les manquements de notre système d’accompagnement des personnes en situation de handicap revient à doublement les pénaliser !

Une réforme du chômage qui oublie les spécificités de certains publics

En Belgique, le Handistreaming n’est pas un slogan. C’est une obligation politique et méthodologique, inscrite sur le Plan fédéral Handicap 2021‑2024, qui exige que chaque politique publique soit évaluée en amont sous l’angle du handicap, afin d’éviter les discriminations indirectes. Il convient à l’ensemble des niveaux de pouvoir de pleinement relever cet enjeu dans la mise en place concrète des politiques et mesures liées.

Dans le cadre de la réforme actuelle du chômage, un constat s’impose. Les personnes en situation de handicap et les aidants proches ont été oubliés dans l’élaboration des mesures. Cela a demandé une réaction forte et vive des associations, afin de mettre en lumière cette injustice qui est le résultat direct des impensés politiques autour des aidantes et aidants proches.

Des aidants proches exposés à une exclusion du chômage alors qu’ils exercent déjà un travail social essentiel

La réforme prévoit une limitation du chômage à 24 mois à partir du 1ᵉʳ mars 2026 pour les nouvelles demandes, et des vagues d’exclusion pour les personnes déjà indemnisées, dès janvier et mars 2026.

Mais pour les aidantes et aidants proches, la question centrale est : comment « être disponible pour l’emploi » lorsque le quotidien est rythmé par une présence et une surveillance, des soins, urgences et rendez‑vous indispensables à la santé et la vie du proche aidé ?

Les associations l’ont démontré à de multiples reprises :

  • Les enfants en situation de handicap nécessitent des accompagnements complexes, fréquents et imprévisibles, rendant une activité professionnelle pratiquement impossible. Cela s’explique notamment par faute de structures adaptées et de places, par l’accessibilité de ces structures (géographique, financière, architecturale). À cela se rajoutent les conditions de travail des aides à domicile qui n’ont pas suffisamment de temps pour exercer leurs missions, mais aussi le manque criant de garderies et d’activités extrascolaires ainsi que des loisirs inclusifs ou adaptés pour les enfants en situation de handicap. Cela constitue pourtant une forme de répit pour les parents ainsi qu’une aide pour concilier vie familiale et professionnelle.
  • La plupart des parents concernés seront exclus dès le mois de mars 2026, certains dès janvier, sans alternative de revenu décente.
  • De nombreuses familles n’auront pas accès au RIS (revenu d’intégration sociale), notamment lorsque l’un des conjoints travaille. Cela va automatiquement générer des situations de précarité familiale, avec comme premières conséquences des ruptures de soins, souvent onéreux.

Cette situation est inacceptable : elle pénalise des familles qui assurent pourtant un travail de soin essentiel, sans qu’un droit social et juridique adapté ne vienne les soutenir.

Une mobilisation associative large et cohérente : mais une absence de réponse structurelle

En janvier 2026, une pétition voit le jour, rassemblant plus de 50 associations dont les organisations majeures du secteur du handicap, mais aussi de l’ensemble des associations, tous secteurs confondus, tant cette situation touche de près ou de loin une grande partie de la population ! Sont également signataires (près de 10 000 signatures ce 23/01/2026) des familles et de manière plus générale la population, exigeant une suspension d’urgence de l’exclusion du chômage pour les aidantes et aidants proches.

Les prises de position de la Ligue des familles, d’Aidants Proches, de SUSA, et d’Inclusion ASBL, à l’origine de la pétition, dressent toutes le même constat : sans mesure immédiate, la réforme entraînera des situations humaines très graves qui pourraient pourtant être évitées.

Entre-temps, les familles perdent leur revenu. Les aidantes et les aidants s’épuisent. Les CPAS anticipent déjà une augmentation de demandes de RIS impossibles à couvrir. Un véritable drame social se déroule en ce moment même.

Ce que l’ASBL Esenca revendique aujourd’hui :

Ce statut doit aller bien au‑delà de la simple reconnaissance actuelle et ouvrir de réels droits sociaux. Sa construction ne peut pas se faire dans la précipitation : elle doit obligatoirement passer par une concertation approfondie avec l’ensemble du secteur, les associations, les organes consultatifs en matière de handicap, les expertes et experts afin de garantir que ce statut réponde réellement aux besoins de tous les aidantes et aidants proches, quels que soient leur situation, leur profil ou de l’aide apportée à leur proche.

  • Suspendre immédiatement l’exclusion du chômage pour les aidantes et aidants proches : il faut mettre en pause cette mesure pour les familles qui soutiennent une personne en situation de handicap, afin d’éviter qu’elles ne sombrent encore plus dans la précarité et que les personnes aidées soient subitement sans aide, avec les conséquences dramatiques intrinsèquement liées. Il est indispensable de reconnaitre le travail dans l’ombre des aidantes et aidants proches et donc, les dispenser des dispositifs d’activation au travail.
  • Combler les manquements fédéraux : créer un véritable statut social et juridique d’aidance proche, assorti de droits et de compensations ; les aidants ne sont pas « inactifs ».
  • Réformer les congés thématiques : lever les limites actuelles en matière de congés thématiques pour les aidantes et aidants proches, tout particulièrement pour les parents d’enfants en situation de handicap. Cela implique de prendre en compte la réalité de l’ensemble des aidantes et aidants proches et des personnes aidées.
  • Sécuriser les pensions de ces personnes, par une assimilation intégrale et automatique des périodes d’accompagnement. Elles effectuent une activité professionnelle d’intérêt public et collectif, indispensable pour maintenir un système de soins à bout de souffle.

En ne tenant pas compte des besoins des personnes en situation de handicap et de leurs aidantes et aidants, la réforme du chômage va clairement à l’encontre du respect des personnes qui au quotidien pallient et s’épuisent pour combler les défaillances de notre système. Cela génère des inégalités que nous essayons de réduire en tant qu’association militant pour les droits des personnes en situation de handicap.

Enfin, rappelons que l’immense majorité des aidantes et aidants proches ne le font pas par choix (ce qu’il conviendrait de soutenir !), mais par défaut.

Nous attendons et suivrons de près les positionnements et propositions politiques dans les semaines et les mois à venir. En ce sens, la concertation avec le secteur du handicap est indispensable.